De temps et d'espace

Ma démarche artistique s'inscrit depuis toujours dans la même ligne directrice : suivre ses impulsions et libérer l’expression.

J’explore d’abord l’aquarelle, puisant mon inspiration dans la diversité de la nature. Puis des arbres humains prennent forme et nourrissent pendant un certain temps mon imaginaire. Les grands espaces québécois m’amèneront à utiliser des formats de papier inhabituels, inspirés des photographies panoramiques du début du siècle. Ces formats horizontaux évolueront rapidement vers la verticalité, plan pictural dominant jusqu’à ce jour.

Lors d'un séjour d’un an en Europe, les vieux murs me fascinent par l'illustration éloquente du passage du temps sur ces derniers. Je m'amuse à suivre les traces laissées par le temps sur les facades, dans les ruines et à dessiner cette végétation dont se parent les bâtiments très anciens. Prise au jeu, je me suis laissée guider par ce qu'ils proposaient à mon regard d'artiste.

Du point de vue plastique, l'exploration de la texture, de la couleur et de la forme des vieilles pierres apportent à ma production une dimension toute nouvelle en m'incitant à utiliser davantage la technique du frottis. Au retour de cette année sabbatique, une brève incursion du côté de la gravure concrétise l’idée d’expérimenter l’aquarelle pour obtenir ces effets de texture recherchés.

Le temps, l'usure du temps, la mémoire du temps sur les pierres alimentent richement ma production. Le mur, qui vient souvent bloquer, contraindre ou enfermer, s'impose soudain comme le support de l'histoire, la mémoire du passage de l’homme et du temps. C’est cette mémoire que je tente de reproduire par la richesse des pigments superposés comme un propos que j’énonce, une histoire que je raconte à travers ces différentes couches de lavis ou de frottis. Mais c’est aussi un espace que je laisse au spectateur pour réinventer l'histoire à sa guise.

Actuellement, je tente d’intégrer les textures découvertes en peignant les vieux murs à d'autres sujets, pingouins, ours polaires, oies. Travaillés en monochromie, le résultat évoque l'art de certaines gravures anciennes. Du vieux mur, le sujet évolue donc vers un autre type d’expression et tente de plus en plus à se libérer du concret, de la ligne et de la forme. Des arbres miniatures s’installent, reprenant ainsi une thématique qui m’a toujours été chère. Ils se déposent tout simplement sur des œuvres réalisées à la verticale et sur des fonds abstraits qui rappellent sans aucun doute ces empreintes du temps laissées sur les murs. Le mur sous-tend désormais dans mon esthétique les thèmes choisis pour mon expression artistique. Le temps, l'épreuve du temps sur les choses, le passage du temps chez l'être humain et l’exploration que j’en fais à l’aquarelle pour exprimer des sujets est une notion dont je ne peux désormais taire la présence dans mon expression artistique.

Lorraine Fortier, aquarelliste